Le sujet
« Un ouvrage n'est jamais achevé, mais abandonné. »
— Paul Valéry, « Au sujet du Cimetière marin » (1933), repris dans Variété III
Consigne. Dans quelle mesure les œuvres au programme confirment-elles ce propos de Paul Valéry sur l'inachèvement de l'œuvre ?
Problématique. Faut-il tenir l'inachèvement pour la loi interne de toute création, ou les arcanes de la création révèlent-ils que l'œuvre trouve son terme ailleurs que dans l'épuisement de son auteur — l'abandon devenant alors moins un accident qu'un accomplissement paradoxal ?
Corrigé rédigé par les mentors Majorant — alumni Polytechnique, CentraleSupélec et Mines Paris.
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Analyse du sujet
« Aux yeux de ces amateurs d'inquiétude et de perfection, un ouvrage n'est jamais achevé — mot qui pour eux n'a aucun sens — mais abandonné ; et cet abandon, qui le livre aux flammes ou au public (et qu'il soit l'effet de la lassitude ou de l'obligation de livrer) est une sorte d'accident, comparable à la rupture d'une réflexion, que la fatigue, le fâcheux ou quelque sensation viennent rendre nulle. »
— Paul Valéry, « Au sujet du Cimetière marin » (1933), repris dans Variété III. Forme couramment retenue : « Un ouvrage n'est jamais achevé, mais abandonné. »
Consigne. Dans quelle mesure les œuvres au programme confirment-elles ce propos de Paul Valéry sur l'inachèvement de l'œuvre ?
Expliquer la citation
La formule de Valéry procède d'un renversement des évidences. Le sens commun tient l'œuvre pour un objet fini, arraché au temps, refermé sur sa perfection : le mot « achevé » désigne alors un état stable, un point d'arrêt légitime où l'artiste, ayant atteint son but, dépose l'outil. Valéry conteste précisément que ce point existe. Pour « ces amateurs d'inquiétude et de perfection » — parmi lesquels il se range —, le travail de l'esprit est virtuellement infini : toute forme réalisée appelle une reprise, toute solution ouvre un nouveau problème, si bien que le mot « achevé » n'a « aucun sens ». L'œuvre ne se termine pas, elle cesse ; et cette cessation n'est pas un accomplissement mais un « abandon ». Le présupposé est capital : la création n'a pas de terme intrinsèque, seulement des interruptions. Ce qui met un point final n'est pas la logique interne de l'ouvrage, mais une cause extérieure — « la lassitude ou l'obligation de livrer », la fatigue, l'accident. L'œuvre publiée n'est qu'un état arbitraire, saisi au vol, d'un processus qui pouvait continuer indéfiniment.
L'enjeu, pour une réflexion sur la création, est double. D'une part, Valéry déplace la valeur : ce n'est plus l'œuvre-résultat qui importe, mais l'acte, l'exercice, la puissance de faire — le fameux privilège du « faire » sur le « fait » qui traverse toute sa poétique. La perfection n'est pas un état atteint mais un horizon régulateur, un idéal qui, par nature, se dérobe. D'autre part, la formule introduit une dimension presque tragique : l'artiste conscient est condamné à l'insatisfaction, car son exigence excède toujours ses réalisations. L'« inquiétude » n'est pas un défaut passager mais la loi même de l'esprit créateur. Reste une ambiguïté féconde : cet inachèvement est-il une grandeur — la marque d'une exigence sans repos — ou un aveu d'impuissance, la rançon d'un idéal impossible ? Et l'abandon, réduit ici à un « accident », ne serait-il pas parfois la condition secrète de l'œuvre, ce sans quoi rien ne serait jamais livré ?
L'œuvre n'a pas de terme intérieur : elle ne s'achève jamais mais cesse, par une interruption extérieure et accidentelle, de sorte que la création est un processus indéfini dont l'œuvre livrée n'est qu'un état arbitraire.
Si créer, comme le suggère Valéry, c'est n'avoir affaire qu'à des abandons et jamais à des achèvements, faut-il conclure que l'inachèvement est la loi interne de toute création ? Ou bien les arcanes de la création — inspiration, conditions matérielles, travail, publication — révèlent-ils que l'œuvre trouve son terme ailleurs que dans l'épuisement de son auteur, si bien que l'abandon lui-même pourrait être moins un accident qu'un accomplissement paradoxal ?
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