Vue d'ensemble
Les interactions intermoléculaires — faibles devant la liaison covalente mais omniprésentes — sont ce qui fait la différence entre l'eau liquide à température ambiante et le diazote gazeux : elles fixent les températures de changement d'état, la viscosité, la miscibilité et la solubilité. Cette fiche relie les quatre forces fondamentales (Keesom, Debye, London, liaison hydrogène) aux propriétés macroscopiques des liquides et au pouvoir solvatant des solvants moléculaires (eau, éthanol, DMSO, hexane). Elle contient 5 propositions clés, 3 démonstrations à savoir refaire (anomalie de de H₂O/HF/NH₃, classement Keesom/Debye/London, prédiction de la miscibilité) et tous les pièges typiques en colle.
Prérequis
- Notion de moment dipolaire permanent d'une molécule, polarité d'une liaison A−B (différence d'électronégativité )
- Géométrie VSEPR : savoir prédire si une molécule est polaire (somme vectorielle des de liaison) ou apolaire par symétrie
- Électronégativité de Pauling : connaître l'ordre F > O > N > Cl > Br > C ≈ H
- Notion de doublet non liant (lone pair) et de liaison covalente
Tu confonds van der Waals et liaison hydrogène ? C'est LA confusion n°1 en colle de chimie MPSI — et celle qui te fait rater toute prédiction de ou de miscibilité. Nos mentors alumni X · Centrale · Mines te montrent en 1 séance comment lire une structure de Lewis pour identifier d'un coup d'œil quelles interactions dominent et conclure sur l'état physique.
Trouver un mentor MPSI →1. Panorama des interactions intermoléculaires
1.1 — Échelle d'énergie : pourquoi distinguer intra et inter
Une interaction intermoléculaire est une force attractive ou répulsive s'exerçant entre deux entités distinctes (molécules, ions monoatomiques d'un gaz noble, fragments d'une même macromolécule). Elle se distingue de la liaison covalente (interaction intramoléculaire), bien plus énergétique, qui maintient les atomes au sein d'une même molécule.
1.2 — Classification des forces intermoléculaires
Au niveau MPSI, on distingue quatre familles, classées par énergie typique croissante :
- London (dispersion) — dipôle instantané/dipôle induit, présente entre toutes les molécules, même apolaires.
- Debye (induction) — dipôle permanent/dipôle induit, présente dès qu'une molécule est polaire.
- Keesom (orientation) — dipôle permanent/dipôle permanent, entre molécules polaires.
- Liaison hydrogène — interaction très orientée et très forte, H lié à F/O/N + doublet libre F/O/N.
Les trois premières (London + Debye + Keesom) constituent les forces de van der Waals. La liaison hydrogène est classée à part.
2. Forces de van der Waals
2.1 — Interaction de Keesom (dipôle-dipôle permanent)
L'interaction de Keesom s'exerce entre deux molécules portant un dipôle permanent et . Les dipôles tendent à s'orienter , mais l'agitation thermique les désaligne en permanence. Après moyennage statistique sur les orientations, l'énergie attractive moyenne entre les deux molécules à distance varie en :
2.2 — Interaction de Debye (dipôle permanent–dipôle induit)
Une molécule polaire (de moment ) crée un champ électrique local qui polarise une molécule voisine, induisant chez elle un dipôle , où est la polarisabilité de cette dernière. L'interaction entre et le dipôle induit est attractive et vaut :
2.3 — Interaction de London (dispersion)
Même une molécule apolaire possède, à un instant donné, un dipôle instantané dû aux fluctuations quantiques du nuage électronique. Ce dipôle instantané induit un dipôle dans une molécule voisine, et les deux dipôles fluctuants se synchronisent en phase, ce qui crée une force attractive en :
2.4 — Bilan : portée et intensité relatives
Les trois interactions de van der Waals varient toutes en . Leur poids relatif dépend de la polarité :
- Molécules apolaires (Cl₂, CH₄, Ar) : seule London existe ; Keesom = Debye = 0.
- Molécules faiblement polaires (HBr, CHCl₃) : London reste dominante, Debye et Keesom apportent une petite contribution.
- Molécules fortement polaires (H₂O, HF, HCN) : Keesom devient comparable ou supérieure à London (cas extrême : HF avec D).
Démonstration — origine du et rôle de ,
Le champ d'un dipôle à distance varie en , et polarise une molécule voisine à hauteur . L'énergie d'interaction entre deux dipôles — d'où le commun.
- Keesom : deux dipôles permanents + moyennage thermique → .
- Debye : remplacé par le dipôle induit → .
- London : dipôles instantanés → .
Conclusion : si , Keesom et Debye s'annulent, il ne reste que London. Si est grand (HF, H₂O), Keesom peut dépasser London — ce qui rend l'eau « anormale » (cf. §3).
3. La liaison hydrogène
3.1 — Définition et critères
Une liaison hydrogène est une interaction attractive forte (≈ 5 à 40 kJ·mol⁻¹) entre :
- un atome d'hydrogène lié de manière covalente à un atome très électronégatif noté D (le donneur), avec D ∈ {F, O, N},
- un atome A (l'accepteur) très électronégatif portant au moins un doublet non liant, avec A ∈ {F, O, N}.
On la note :
La liaison covalente D−H est représentée par un trait plein, l'interaction H···A (la liaison hydrogène proprement dite) par des pointillés.
3.2 — Conséquence : l'anomalie de température d'ébullition
Dans une famille verticale du tableau périodique (colonne 16 : H₂O, H₂S, H₂Se, H₂Te ; colonne 17 : HF, HCl, HBr, HI ; colonne 15 : NH₃, PH₃, AsH₃, SbH₃), on observe expérimentalement que la température d'ébullition du premier membre est anormalement élevée par rapport à ce que la polarisabilité (qui augmente avec la masse molaire) ferait prédire.
Démonstration — pourquoi H₂O bout à 100 °C et H₂S à −60 °C
Étape 1 — Prédiction « naïve » par London seul. En ne tenant compte que de London (qui croît avec la polarisabilité, donc la masse molaire), on s'attend à voir augmenter en descendant la colonne. C'est ce qu'on observe pour H₂S → H₂Se → H₂Te (−60 → −41 → −2 °C).
Étape 2 — Anomalie expérimentale. En extrapolant H₂S/H₂Se/H₂Te vers le haut, on prédirait °C. Or H₂O bout à 100 °C — 180 °C au-dessus. Idem pour HF (+20 au lieu de −90 °C) et NH₃ (−33 au lieu de −90 °C).
Étape 3 — Explication par la liaison hydrogène. H₂O, HF, NH₃ sont les seules molécules de leurs colonnes capables de former des liaisons H fortes. Dans l'eau liquide, chaque molécule est engagée dans ≈ 3,5 liaisons H (≈ 20 kJ·mol⁻¹ chacune). Pour vaporiser, il faut rompre ce réseau — d'où kJ·mol⁻¹ (contre ≈ 19 pour H₂S) et la élevée.
Étape 4 — Hiérarchie. F étant le plus électronégatif, F−H···F est la plus forte des liaisons H individuelles. Pourtant car chaque H₂O forme 4 liaisons H (2 donneurs + 2 accepteurs) contre 2 pour HF — la topologie du réseau l'emporte sur la force unitaire.
Conclusion (à retenir pour la colle) : « Le pic anormal de pour H₂O, HF, NH₃ s'explique par un réseau de liaisons H dans le liquide qu'il faut rompre pour vaporiser. L'eau bat le record grâce à ses 4 liaisons H par molécule. »
3.3 — Autres conséquences : viscosité, glace moins dense que l'eau
« Pourquoi H₂O bout-il à 100 °C ? » est LA question d'oral préférée des examinateurs MPSI de chimie. En 1 séance avec un mentor Majorant alumni de l'X ou Centrale, tu construis la réponse-modèle (4 étapes : prédiction naïve, anomalie, liaison H, topologie 4 liaisons H) et tu sais la décliner sur HF, NH₃, méthanol et tous les composés H-donneurs au programme.
Réserver une séance ciblée →4. Influence sur les propriétés physiques des liquides
4.1 — Températures de changement d'état
Plus les interactions intermoléculaires entre molécules sont fortes (London + Debye + Keesom + liaison H éventuelle), plus la température d'ébullition est élevée, car il faut fournir plus d'énergie pour les rompre lors du passage liquide → gaz. Idem pour la température de fusion.
4.2 — Viscosité et tension superficielle
Viscosité : un liquide à fortes interactions intermoléculaires est visqueux (le glissement entre molécules est freiné). Ex : glycérol (3 groupes O−H) mPa·s à 25 °C, contre 1,0 pour l'eau. Tension superficielle : les molécules de surface ont moins de voisines que dans le volume → leur énergie est plus élevée. Plus les interactions sont fortes, plus est élevée (H₂O 72, hexane 18 mN·m⁻¹).
5. Solvants moléculaires : classification
5.1 — Définitions de base
Un solvant moléculaire est un liquide constitué de molécules neutres (par opposition aux liquides ioniques, hors-programme) qui sert de milieu réactionnel ou de support de dissolution. On le caractérise par trois axes indépendants :
- polaire / apolaire selon de la molécule de solvant ;
- protique / aprotique selon la présence ou non de liaisons H disponibles (groupes O−H, N−H) ;
- constante diélectrique qui mesure le pouvoir d'écrantage des charges.
La constante diélectrique relative (ou permittivité relative) d'un solvant mesure de combien il réduit la force électrostatique entre deux charges et plongées en son sein :
Plus est grand, plus le solvant écrante les interactions électrostatiques — donc plus il favorise la dissociation des composés ioniques. Valeurs à retenir : , , , , .
- Polaire protique — D, , donne ET reçoit la liaison H. Ex : H₂O (1,85 ; 80), méthanol, éthanol, acide acétique.
- Polaire aprotique — D, , reçoit la liaison H mais ne la donne pas. Ex : DMSO (3,96 ; 47), acétone, acétonitrile, DMF.
- Apolaire — , . Ex : hexane (0 ; 2), cyclohexane, benzène, toluène, CCl₄.
5.2 — Quatre solvants à connaître par cœur
- Eau (H₂O) — polaire protique, D, . Donneur ET accepteur de liaison H (jusqu'à 4/molécule). Solvant universel des ions, sels, sucres et alcools ; mauvais solvant des apolaires.
- Éthanol (CH₃CH₂OH) — polaire protique, D, . Tête polaire O−H + queue apolaire CH₃CH₂ → solubilise à la fois des composés polaires et moyennement apolaires. Miscible à l'eau ET à de nombreux solvants organiques (solvant « pont »).
- DMSO ((CH₃)₂S=O) — polaire aprotique, D, . Excellent accepteur de liaison H (via S=O) mais incapable d'en donner. Solvate les cations, laisse les anions « nus » et très réactifs → solvant de référence pour les SN2.
- n-Hexane (C₆H₁₄) — apolaire aprotique, , . Seules forces : London. Dissout huiles, graisses, hydrocarbures ; non miscible à l'eau. Solvant d'extraction des lipides et d'élution en chromatographie sur silice.
5.3 — Pouvoir solvatant
Le pouvoir solvatant d'un solvant désigne sa capacité à entourer (solvater) une espèce dissoute par formation d'interactions attractives suffisantes pour compenser l'énergie de cohésion du soluté pur. Pour un sel ionique, on parle d'énergie de solvatation ; on distingue :
- la solvatation des cations par l'oxygène des solvants polaires aprotiques ou par les doublets libres des protiques (l'eau autour de Na⁺ forme une sphère d'hydratation de ≈ 6 molécules) ;
- la solvatation des anions par les hydrogènes acides des solvants polaires protiques (l'eau autour de Cl⁻ via les H des O−H pointant vers l'anion).
6. Miscibilité et solubilité — « qui se ressemble s'assemble »
6.1 — La règle qualitative fondamentale
Deux solvants (ou un soluté et un solvant) sont miscibles (ou solubles) si et seulement si ils interagissent par les mêmes types de forces intermoléculaires. En pratique :
- polaire + polaire → miscibles (ex : eau + éthanol, eau + DMSO) ;
- apolaire + apolaire → miscibles (ex : hexane + cyclohexane, hexane + toluène) ;
- polaire + apolaire → NON miscibles (ex : eau + hexane forment 2 phases ; eau + huile idem).
Démonstration — bilan énergétique du mélange
Étape 1 — Bilan. Mélanger A et B revient à (a) casser les interactions A−A et B−B du liquide pur, (b) créer les A−B dans le mélange. Le mélange est favorable si :
Étape 2 — Cas eau/hexane (polaire/apolaire). Eau : kJ·mol⁻¹ (liaisons H). Hexane : (London). A−B limité à London → . Bilan : . Mélanger coûte de l'énergie : l'eau préfère garder ses liaisons H. Séparation de phases.
Étape 3 — Cas eau/éthanol (polaire/polaire). Les deux donnent des liaisons H : comparable à et → bilan neutre, miscibilité totale.
Réflexe colle : compare les familles (polaire protique / polaire aprotique / apolaire). Deux solvants de même famille sont miscibles ; de familles éloignées, non. Méthode-type complète en §6.2.
6.2 — Solubilité des solides et des gaz
Un solide est soluble si les interactions soluté-solvant compensent l'énergie de cohésion du cristal et celle du solvant. La règle « qui se ressemble s'assemble » se transpose : saccharose (riche en O−H) très soluble dans l'eau, insoluble dans l'hexane ; I₂ (apolaire) soluble dans le cyclohexane, peu dans l'eau ; NaCl (ionique) très soluble dans l'eau ( écrante les charges + solvatation), insoluble dans l'hexane ().
- Lewis et groupes fonctionnels. Identifie les groupes O−H, N−H, C=O, C−Cl, chaînes alkyles dans chaque solvant.
- Polarité globale. Détermine (somme vectorielle des moments de liaison ou valeur tabulée). Polaire ou apolaire.
- Liaison H ? Donneur (O−H, N−H, F−H) ? Accepteur (doublet libre sur F, O, N) ? Classe en protique / aprotique.
- Comparaison. Même famille → miscibles. Polaire protique + apolaire → non miscibles. Cas mixte (polaire aprotique + polaire protique) → généralement miscibles si du même ordre.
7. Erreurs classiques en copie (vues par les correcteurs)
Ces erreurs sont relevées chaque année dans les rapports de jury (CCINP, Mines-Ponts, Centrale, X-ENS) sur les épreuves de chimie générale. Elles coûtent typiquement entre 0,5 et 2 points par occurrence.
8. Pour aller plus loin
Les interactions intermoléculaires et la chimie des solvants ne sont qu'un point de départ : elles structurent la quasi-totalité de la chimie de spé et de la biochimie.
- Cristallochimie moléculaire (PC/PSI) — Solides moléculaires (glace, I₂, naphtalène) cohésifs par van der Waals et liaisons H.
- Chimie organique des solvants en spé — Le choix protique/aprotique gouverne SN1 vs SN2, E1 vs E2 — application n°1 de ce chapitre.
- Thermodynamique des mélanges (PC/MP) — Enthalpies de mélange, lois de Raoult, déviations à l'idéalité s'interprètent par les interactions A−A, B−B et A−B.
- Biochimie — Structure 3D des protéines (hélices α, feuillets β) et double hélice de l'ADN stabilisées par des réseaux de liaisons H.
Récap final — Ce qu'il faut absolument retenir
À la veille d'une khôlle ou d'un DS, parcours cette checklist : tu dois pouvoir répondre « oui, sans hésiter » à chaque question.
- Sais-tu citer les quatre familles d'interactions et donner leur ordre de grandeur en kJ·mol⁻¹ ?
- Sais-tu donner la dépendance en commune aux trois van der Waals ?
- Sais-tu expliquer pourquoi seule Keesom dépend de la température ?
- Sais-tu énoncer les deux conditions strictes de la liaison hydrogène (H lié à F/O/N + accepteur F/O/N à doublet libre) ?
- Sais-tu démontrer l'anomalie de de H₂O / HF / NH₃ dans leur famille verticale ?
- Sais-tu expliquer pourquoi la glace est moins dense que l'eau liquide ?
- Sais-tu classer Keesom, Debye, London selon la polarité et la polarisabilité ?
- Sais-tu placer eau, éthanol, DMSO, hexane (polaire protique / polaire aprotique / apolaire) avec leur ?
- Sais-tu expliquer pourquoi le DMSO favorise les SN2 ?
- Sais-tu appliquer la règle « qui se ressemble s'assemble » avec justification énergétique ?
- Sais-tu prédire pourquoi NaCl est soluble dans l'eau mais pas dans l'hexane ?
- Connais-tu les 5 pièges classiques (covalence vs liaison H, F/O/N seuls, London universelle, Keesom seule -dépendante, DMSO aprotique) ?
Démonstrations à savoir refaire
- Classement Keesom/Debye/London selon polarité — origine du commun, rôle de et
- Pic anormal de pour H₂O, HF, NH₃ — prédiction naïve par London, anomalie expérimentale, rôle du réseau de liaisons H, topologie 4 liaisons H pour l'eau
- Prédiction de la miscibilité de deux solvants — bilan énergétique , application eau/hexane vs eau/éthanol, méthode en 4 étapes